L'auteure : Cécile, historienne du dimanche, comédienne de temps à autre, écrivain
quand ça
lui chante. Plein d'idées dans la tête mais pas assez de neurones
pour tout exploiter. De fait, fâcheuse tendance à ne rien terminer. A
entrepris une thérapie en atelier d'écriture pour se soigner. Et
si ça ne marche pas, envisage sérieusement de rapporter son cerveau
au service après-vente et de se le faire rembourser.
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Noah
Le
café spatial sentait le chou lunaire lorsque Noah y pénétra.
Engoncé dans sa combinaison, il s'approcha de l'une des tables en
sifflotant, et lutta un peu pour se glisser sur la banquette. Le
voyage l'avait épuisé. Il espérait être en forme pour la
conférence qu'il donnerait le lendemain. Enseigner Baudelaire à des
extraterrestres était toujours un peu compliqué. Chaque planète
avait son propre système de versification et très peu comprenaient
la musicalité de l'alexandrin.
Il
jeta un regard autour de lui. Un Plutonien obèse remontait l'allée
vers la sortie, des tentacules grouillant comme des serpents autour
de son corps jaune. Noah trouvait l'apparence des Plutoniens plutôt
répugnante mais comme ils composaient de très jolies formes de
romans naturalistes, il leur pardonnait leur manque d'élégance.
Dans le fond du café, deux autres créatures échangeaient des sons
gutturaux. La seule chose qui se rapprochait de ce bruit, pour Noah,
c'était un sac de cailloux secoué. Il commença à jouer avec son
trousseau de clefs, puis se ravisa et les rangea. Sa femme lui avait
offert un nouveau vaisseau pour ses cinquante ans, et s'il en perdait
le passe, il passerait un sale quart d'heure.
Alison
Il y
avait du chou lunaire au menu. Alison détestait son odeur âcre et
piquante qui donnait envie de tousser et de cracher ses trois paires
de poumons. Un bruit étrange lui fit relever la tête. Une forme de
vie énorme et blanche, à la tête ronde, titubait tant bien que mal
dans l'allée. La chose lutta un moment pour se glisser entre une
table et une banquette, produisant au passage un ensemble de
grincements. La serveuse reconnut soudain l'étrange créature
blanche. La chair de poule lui hérissa les écailles. S'il y avait
bien une chose qu'elle détestait plus que le chou lunaire, c'était
les humains. Avec leurs vaisseaux rutilants ils arboraient toujours
un air supérieur, comme s'ils détenaient une vérité cruciale et
inconnue du reste de l'univers. D'ailleurs, maintenant qu'elle
regardait franchement, Alison distinguait une tête dans le casque,
dont les yeux semblaient posés sur les deux Vénusiens du fond du
bar. Elle était prête à parier que le visage du terrien était
tordu d'un pli dédaigneux. Sans doute méprisait-il la conversation
(du sens trigonométrique des univers parallèles) qu'il n'arrivait
pas à comprendre.
Noah
Soudain,
sa vision devint blanche. Pendant quelques secondes, Noah se demanda
s'il était devenu aveugle. Puis il se dit que sa combinaison devait
avoir un problème avant de se souvenir qu'elle sortait tout juste du
contrôle technique. Et quelqu'un essuyait déjà le liquide blanc
qui avait coulé sur le casque. Noah se retrouva soudain en face d'un
visage martien. Une très jolie martienne à vrai dire, à la peau
verte et aux yeux jaunes qui le dévisageait avec intensité. Non,
pas jaunes, plutôt dorés. Des pupilles fendues comme celles d'un
chat, de la couleur de l'or liquide. Noah sentit son trouble
s'accentuer lorsqu'elle posa une patte sur son épaule et la laissa
glisser sur le plastique de la combinaison. C'était le geste le plus
intime qu'un extra-terrestre lui ait jamais fait. Ce fut elle qui
rompit le contact en détournant les yeux d'un air timide. Noah la
regarda s'éloigner sur ses pattes gracieuses, complètement
bouleversé, l'esprit aussi retourné qu'un vaisseau dans une pluie
de comètes.
Alison
La
martienne se secoua soudain. Elle avait du travail. Attrapant la
commande des Vénusiens, un lait-fraise lunaire, elle s'engagea
distraitement dans l'allée. Deux pas plus loin, elle s'enfonçait
dans un corps mou et visqueux. Le lait lui échappa et elle entendit
un bruit de verre brisé. Elle recula et dévisagea l'obstacle
–Marcel, un Plutonien en léger surpoids dont les tentacules
s'agitaient avec frénésie. Penaud, l'extraterrestre maladroit (un
habitué qui traversait une mauvaise passe, sa compagne l'avait
quitté pour un collègue) recula prestement en arrière. La serveuse
évalua les dégâts. Le lait avait élu domicile sur le casque du
terrien. Elle jura tout bas. Il ne manquait plus que ça, elle allait
être forcée d'éponger la combinaison. Attrapant son torchon de
mauvaise grâce, elle commença à nettoyer le liquide. Le visage du
terrien apparut. Il avait des yeux marron assez laids et une peau
aussi constellée de cratères que la surface de la lune. Il semblait
fasciné par la martienne. Dans la périphérie de son champ de
vision, Alison distingua un objet brillant qui dépassait d'une des
poches de la combinaison humaine. Elle ricana intérieurement. Une
idée venait de naître dans son deuxième cerveau. Une idée qui
allait rabattre le caquet de l'homme. Elle fit glisser sa patte sur
la combinaison, sortit délicatement le trousseau de la poche et le
dissimula au creux de sa patte. L'humain n'avait pas cessé de la
contempler avec une sorte de fascination. Il semblait perdu. Se
détournant pour ne pas qu'il surprenne le triomphe dans ses
pupilles, Alison repartit vers le bar et jeta un regard à sa prise
de guerre. Deux clefs, une dorée, une argentée, et un porte-clefs
en forme de trèfle sur lequel il y avait écrit « cinquante
ans et toutes ses dents ! ».
Décidément,
songea-t-elle, les humains n'avaient rien de supérieur.

0 commentaires:
Enregistrer un commentaire