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Des nuages bleus dans un ciel gris // May

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L'auteure : May est chercheure en biologie. Elle est née dans l’une des plus anciennes villes au monde, cinq fois millénaire, qui vient d’être largement détruite. Elle a découvert avec un grand plaisir les « ateliers d’écriture » de l’Université Paris-Diderot, qui l’ont ramenée à sa première passion : la littérature. 
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Cela fait deux ans que j’ai quitté Nantes, dix-huit mois que je travaille au café de la gare à Montparnasse, six mois que je ne l’ai plus revu.  Il était parmi les clients du vendredi les plus fidèles et les plus ponctuels. Il arrivait à dix-huit heures, se dirigeait au fond du café, choisissait l’une des tables les plus retirées, commandait une « Amstel », sortait des feuillets d’une vieille sacoche de cuir noir, commençait par lire, puis se mettait à écrire. Souvent, il finissait par froisser les feuilles qu’il venait d’écrire, avant de les jeter dans sa sacoche. Il lui arrivait de temps à autre de lever la tête mais c’était pour regarder au delà de moi, des autres clients et du café. A vingt-et-une heures, il rassemblait rapidement ses feuilles, payait sa commande, bredouillait un bonsoir et disparaissait vite dans la rue. 
Un soir, alors que je lui apportais sa commande, je l’entendis crier au téléphone. Il devait répondre à une femme à qui il répétait sans cesse « Tu es injuste ! ». Il parlait d’enfants, de lycée, de beaux-parents. Sans me regarder, après avoir raccroché le téléphone, il saisit la bière que je lui tendais. Il devait serrer le verre tellement fort  qu’il se brisa dans sa main. Je vis alors la bière mélangée à du sang se répandre sur les feuilles éparpillées sur la table, couler par terre. Il resta impassible, comme s’il était le témoin d’un désastre provoqué par un autre. J’étais allée rapidement lui chercher du Sopalin pour envelopper sa main. Je m’étais ensuite mise à éponger le liquide tant bien que mal. Et puis, il revint à lui. Ramassa les feuilles trempées et collantes. Quitta le café en toute hâte.
Le vendredi suivant, je le vis arriver tenant sa sacoche de sa main bandée. Il se dirigea comme d’habitude au fond de la salle mais cette fois-ci au moment de commander sa bière, il leva les yeux vers moi et, timidement, me remercia de mon aide.  Il s’excusa aussi d’être parti  sans payer sa note. A partir de ce soir-là, son comportement à mon égard changea totalement. Les semaines suivantes,  il me saluait en arrivant et en partant, il m’adressait aussi des sourires timides chaque fois que nos regards se croisaient. J’avais même l’impression que ses yeux me poursuivaient lors de mes déplacements dans le café. Puis un vendredi, il arriva sans sacoche et me demanda brusquement si j’étais libre le lendemain à midi, car il avait quelque chose à fêter. Ne travaillant pas le samedi, et vivant seule à Paris, j’avais accepté son invitation, poussée par un mélange de curiosité et d’espoir. Il m’avait fixé rendez-vous dans un restaurant du septième arrondissement dont le chef, m’avait-il dit, était l’un des précurseurs de la nouvelle cuisine. Cela n’eût  guère d’importance pour moi, je fis à peine attention à  mon assiette. Le déjeuner passa à nous raconter nos vies, naturellement, simplement, comme deux amis qui venaient de se retrouver après une longue absence. Il était marié, père de trois garçons qu’il adorait et il enseignait le français dans un lycée du 14ème. Sa véritable vocation était cependant l’écriture et il s’était juré d’écrire son premier roman avant son quarantième anniversaire. La veille au soir il avait envoyé son manuscrit à plusieurs éditeurs. C’est grâce à ma bienveillance qui le rassurait, insistait-il, qu’il avait trouvé dans ce café une atmosphère propice pour terminer son livre. Chez lui, sa femme n’arrêtait pas de lui reprocher son retranchement derrière l’écriture, la négligeant elle et ses enfants. D’ailleurs, depuis le fâcheux incident auquel j’avais assisté quelques semaines auparavant, elle était partie chez ses parents avec les enfants, pour lui laisser le temps de réfléchir. Ce chantage lui faisait de la peine. Il ne pouvait pas concevoir de vivre séparé de ses enfants ni d’être privé d’écriture.
Nous nous sommes revus, habités par une passion naissante qui a conduit nos pas quelques semaines plus tard à gravir l’étroit escalier qui menait à ma chambre de bonne. Ce fut une période de grâce pour moi. Elle a chassé le sentiment de culpabilité qui me hantait depuis l’accident de voiture qui avait emporté mon enfant et mon mari. Un accident qui m’a laissé comme une naufragée et m’a poussé à fuir Nantes, ma ville natale et avec elle tout mon passé.
Puis les grandes vacances arrivèrent. Il avait la garde de ses enfants en  juillet mais devait me retrouver au mois d’août. J’avais reçu une jolie carte postale de Deauville puis trois lettres que je gardais sur moi et que je ne cessais de relire. J’avais échafaudé  plein de projets et je guettais avec impatience la fin du mois de juillet. Enfin, août arriva. Le café fermé, j’étais en congés.  J’étais libre. J’étais heureuse. Je l’attendais. Des nuits et des jours passèrent, lourdement, péniblement et je ne recevais pas de message. Je redoutais un incident, un accident. Son téléphone restant muet, je n’avais aucun autre moyen pour l’atteindre. Je ne pouvais pas me résoudre à quitter la ville, dans le cas où il essaierait de me joindre. J’errai ainsi, l’âme en peine, dans les rues désertes de Paris. Paris délaissée et abandonnée. Comme moi.
Avec le retour de septembre, j’ai repris espoir de le voir à nouveau pousser la porte du café. Les jours,  les semaines et les mois défilèrent, mornes, gris et vides. Puis, un samedi  de décembre alors que je passais devant une librairie proche de chez moi, j’ai vu sa photo, à côté d’un roman intitulé Des nuages bleus dans un ciel gris dont il était manifestement l’auteur.  Je suis rentrée acheter le livre le cœur battant. J’ai écouté à peine le libraire me vantant ce beau roman, le premier et sûrement pas le dernier d’un nouvel écrivain. Je suis retournée chez moi, haletante comme si je venais de courir un cent mètres. Sans retirer mon manteau, je me suis affalée sur une chaise, les jambes flageolantes,  et j’ai commencé à lire. J’ai recherché vainement une allusion à moi, à nous. J’ai terminé le livre, d’une traite, les joues en feu.
En le feuilletant à nouveau, je suis tombée sur la première page sur laquelle une dédicace était inscrite: « A ma femme et à mes trois mousquetaires. »
J’ai refermé le livre. Je l’ai rangé dans l’armoire puis j’ai éteint la lumière.

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