L'auteure : Eloïse est née en Bretagne. Elle fait ses études à Paris en lettres et
arts. Elle pourrait dire qu'elle aime lire Céline et Proust en sirotant
du thé vert mais comme elle est d'humeur honnête, elle avouera son
penchant pour les séries américaines et tout ce qui ressemble de près ou
de loin à du chocolat. Sinon, elle souhaite préciser que parler
d'elle-même à la troisième personne n'est pas une habitude (histoire de
dissiper les malentendus, elle est bien toute seule dans sa tête).
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Cette année, c'était décidé, sur la photo de classe, Francine serait belle.
En CE2, Maxime lui avait tiré les cheveux ; son rictus de douleur était resté gravé dans les mémoires (et sur la pellicule), elle ressemblait à ces martyrs que madame Le Saint leur montrait au catéchisme. En CM1, une mouche avait élu domicile sur son nez au moment où ce satané photographe appuyait sur le déclencheur. Si son expression de CE2 avait le mérite de lui conférer une aura tragique, avec ce regard louche et idiot, elle n'était même plus digne de figurer sur les vitraux des églises. Qui voudrait d'un martyr qui louchait ? Le petit Jésus, il a beau accepter tout le monde, à son avis, il avait des limites. Il avait tout de même une réputation à préserver.
L'idée que ce regard improbable fût à jamais figé dans les archives de l'école lui était intolérable. Parce qu'elle comptait bien devenir célèbre, un de ces jours. Qu'adviendrait-il si la presse mettait la main sur cette horreur ? Elle serait la risée de toute la profession. Quelle profession ? Ne changeons pas de sujet. Une seule chose importait : le lendemain, c'était la photo de classe de CM2, sa dernière année au primaire. L'ultime chance de reprendre le contrôle de son image médiatique. Il fallait donc agir, et vite. Après s'être longuement étirée, elle s'extirpa du tiède édredon.
Six heures et trois minutes. Sur la pointe des pieds, Francine traversa le couloir. Glissa jusqu'à la porte de la salle de bain parentale, qu'elle poussa timidement. Lumière : un monde de fards, de fragrances vernales et de bijoux nacrés s'offrit à elle. Résistant tant bien que mal à la tentation de tout essayer, elle entreprit une légère mise en beauté (c'est comme ça qu'elle disait la mère de Blaise au salon de coiffure). Méthodiquement, elle déposa une touche de mascara sur ses longs cils blonds, un brin de blush sur ses pommettes rosées. Elle accrocha une pincette dans ses cheveux et fit un pas en arrière, pour mieux juger de l'effet : elle ressemblait davantage à un clown qu'à Brigitte Bardot. Coton. Démaquillant. Lotion. Au quatrième essai, c'était toujours un polichinelle, mais élégant cette fois. Tout droit sorti de son cirque de luxe pour gens bien propres et distingués. Coton. Démaquillant. Lotion. Au sixième essai, elle était le parfait croisement du teckel de la voisine et de Brigitte Bardot. Coton. Démaquillant. Lotion. Huitième tentative, elle était parfaite, enfin. Parfaite, mais en retard. Il allait falloir pédaler comme une forcenée sur sa bicyclette pour ne pas rater la photo, se dit Francine en rebouchant le démaquillant.
Mercredi 17 novembre 1966, huit heures. Sur les banc du photographe, dans la cour de l'école des Marronniers, Marcelline sourit à pleine dents. Lucie fait la moue parce-que c'est Ginette qui tient l'ardoise. Georges arbore des souliers flambants neufs. Monsieur Luc tente de respirer dans sa veste trop étroite (il n'avait pas encore saisi toutes les subtilités de cet appareil mesquin que l'on nomme machine à laver). Ce matin, tout le monde est là. Tout le monde, sauf Francine.
Francine pédale, pédale, pédale. Les ballerines vernies qu'elle aime tant lui dévorent les pieds. Tant pis pour les bigoudis, les cheveux dans le vent ça fera effet coiffé, décoiffé - comme ils disent dans Quinze ans. Ou peut-être lisser un peu la frange du revers de la main ? Une seconde, la main de Francine lâche le guidon. Avant qu'elle n'atteigne la précieuse chevelure, la fillette se retrouve les fesses sur l'asphalte. Le camion du laitier qui la suit pile violemment. Un poil trop tard (ou un brin trop tôt ?) pour éviter le carambolage.
A défaut de photo de classe de CM2, Francine eut les honneurs de la gazette locale. Certes, la partie inférieure de la photographie immortalisant sa jambe désarticulée avait un petit côté cubiste. Mais en toute objectivité, la partie supérieure était admirable. Si l'on faisait abstraction du sang noir qui coagulait sur sa joue droite, le dégradé de gris était très harmonieux. La chute avait entraîné sa chevelure dans un mouvement que le meilleur des brushings n'aurait pu obtenir. Les reflets des sirènes rehaussaient le versant mystique de la scène. Et la puissance du flash avait rendu la plus éclatante des justices à sa mise en beauté.

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