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Variations autour du " Gâteau "

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Début de la nouvelle originelle (Le gâteau, extrait des Vies imperméables, Storylab, 2011)


Une cuisine fonctionnelle, au charme soviétique. Un camaïeu de gris du sol aux placards tachés de graisse.  Deux assiettes sèchent à côté de l'évier. Un réfrigérateur robuste ronronne à côté d'un lave-vaisselle en panne. Sur le rebord de la fenêtre, au dessus d'un radiateur en fonte, le tire-bouchon en métal a dû connaître plusieurs guerres mondiales.
Léo s'agite bientôt au centre de la pièce. Cheveux rouges, hirsutes. Sur ses épaules de mouche, un T-shirt Lucky Luke trop large. Son jeans est arrimé à sa taille de crevette par une ceinture Mickey fluorescente. Une croûte violacée sur le coude (lacets capricieux, mauvaise chute dans la cour).  Entre ses mains, il tient un récipient en pyrex. Il s'appelle Léo, mais il pourrait aussi bien s'appeler Tom, ou Hugo. Il est deux fois moins vieux que le frigidaire. Ce mercredi-là,  Léo a décidé de cuisiner un gâteau. 
Sa mère dort au salon, vautrée dans un canapé rouge vif, le nez dans une pile de vêtements sales. En attendant son réveil, Léo reproduit par tâtonnements successifs des gestes qu'il a vus souvent faire. Un yaourt nature, deux doses de sucre, un sachet de sucre vanillé, deux œufs, trois doses de farine. Et puis de l'huile de tournesol, qu'il verse lentement dans la mixture, tirant un bout de langue rose, au paroxysme de la concentration. Léo grimace. Ses yeux brillent comme ceux d'un chercheur qui vient de trouver une formule capable de sauver une partie de l'humanité. Il a oublié la levure. 
Au garde à vous, à côté du pot de yaourt vide, Flipper le regarde pensivement. Le dauphin en peluche trouve que Léo s'en sort à merveille. 
« Je mets au four ? »
Flipper semble d’accord. Sa mère a dû lui donner ce nom en hommage à la série télé de sa jeunesse. Flipper est le deuxième meilleur ami de Léo, après Samy Bentaïeb, le voisin du dessus. Un gamin plus jeune que lui de sept mois. Il fait donc beaucoup plus bébé que notre jeune pâtissier (la grand-mère de Léo le trouve mal élevé et sournois : elle est un peu raciste, mamie). Léo aime passer du temps avec Samy. Jouer à la guerre, diriger des armées, tirer de toutes les armes à feu qu’ils ont sous la main, faire pleuvoir des balles drues comme la grêle sur leurs ennemis invisibles. S’ils ne partagent plus la même table, à l’école, c’est parce que Madame Large les a séparés avec colère. Madame Large est une sorcière, sa voix est plus grave que celle de l’oncle Jacques qui pourtant fume deux paquets de cigarettes par jour. Samy l’appelle le travelo, ça fait rire tout le monde, même si personne ne sait ce que ce mot signifie. A cause du travelo, Léo cohabite désormais avec Alexandra Calet, une paire de lunettes géante, moche comme un pou. La honte.

Une bonne partie de la pâte est entrée dans le moule. Léo l’enfourne sans se brûler. Il reste un long moment à regarder son œuvre brunir. C’est fascinant, un gâteau qui cuit. Faute de levure, le dessert ne gonflera pas. Mais il aura de l’allure. Maman le trouvera magnifique, songe Léo en serrant Flipper contre sa poitrine. Elle se lèvera, frottera ses yeux embués de sommeil, entrera dans la cuisine, épuisée, vidée. L’odeur du gâteau caressera alors ses narines. Elle lui pardonnera l’état de la table, théâtre d’opérations militaires dévastatrices, champ de bataille infâme, auquel il ne manque que le clairon. Elle regardera son fils comme s’il était une personnalité de premier plan, un petit génie, un cuisinier étoilé. Maman sera fier de lui.

La fin de Cécile :

Léo attend, patiemment, que maman se lève. Une heure, deux heures passent et Léo commence à trouver le temps un peu long. D'autant que le gâteau est cuit maintenant et qu'il n'y a plus rien à faire. Enfin si, le sortir bien-sûr, mais Léo a peur de faire un trou dans le torchon. Ou dans ses mains. Ce ne serait pas très joli, un trou au milieu des paumes. Quoi qu'en y réfléchissant bien, Léo pourrait raconter que c'est une blessure de guerre. Voilà qui impressionnerait certainement les copains. Puis, s'il doit jouer à cache-cache et que c'est lui qui compte, il pourra tricher et personne ne pourra rien dire parce que ses mains seront bien devant ses yeux. Pas joli mais pratique.

Maman se lève enfin. Léo l'entend maugréer quelque chose sur le tas de vêtements sales. Il entend aussi les chaussons lapins frotter le sol. Léo les trouve  moches, avec leur fourrure toute tachée, mais si maman les aime... Maman entre dans la cuisine et ses yeux se posent sur le chantier. Puis sur Léo. Elle a le regard des mauvais jours. Le vide, celui qui vient d'un autre monde.  Elle se dirige vers le placard le plus haut, le placard interdit, celui auquel Léo n'a pas le droit d'accéder. Il a l'air prétentieux ce placard, tout ça parce qu'il est plus haut que tous les autres meubles et qu'il domine la cuisine. Maman l'ouvre, prend une bouteille verte remplie de liquide rouge. Un jour Léo a goûté. Il en restait un peu dans un bouteille en dessous du canapé. Il ne comprend pas pourquoi maman boit ça. C'est franchement mauvais. 

Flipper lui rappelle soudain qu'il a fait quelque chose de bien aujourd'hui. Quelque chose qui va allumer de nouveau des étoiles dans les yeux de maman. Léo ouvre le four, prend le plat (c'est bon, il n'est plus chaud) et le pose triomphalement sur la table, devant maman qui s'en va. Il attend la vague de félicitations qui ne va pas manquer d'arriver, la pluie de compliments qui le laissera tout frissonnant de plaisir. Maman ne dit rien. Elle regarde le gâteau, puis Léo, puis hausse les épaules et sort de la cuisine, la bouteille à la main. Léo regarde Flipper. Flipper regarde Léo. Léo soupire et tire de sa poche la liste « choses à faire pour impressionner maman ». Depuis le temps qu'il l'a, elle est un peu froissée, forcément. En dessous de « faire une peinture comme Monet » (c'est le peintre préféré de maman) et « acheter des fleurs », il barre « faire un gâteau ».


La fin de Noémie :



Si seulement tout c’était passé comme ça. 
Une fois le gâteau cuit, démoulé et déposé dans une assiette sur la table, Léo attend longtemps. Au début, le garçon vaque à ses occupations. Il jette parfois des coups d’œil à Maman pour guetter son réveil. Il fait même ses devoirs avec application histoire que la surprise soit plus grande. Un gâteau réussi, les devoirs faits et la chambre rangée, Léo se congratule. En attendant, Maman ne se réveille toujours pas. Il hésite à la déranger mais il préfère s’abstenir de peur qu’elle soit de mauvaise humeur. Pour passer le temps, il finit par allumer la petite télévision de la chambre. Immédiatement absorbé par les images colorées qui défilent, Léo oublie tout le reste. Les heures passent. De retour dans le monde réel, Léo s’aperçoit que le jour à déjà commencé à décliner. Personne n’est venu lui demander d’éteindre le poste ou d’aller se mettre en pyjama. Léo est très inquiet à présent. Il se rue dans le salon en empoignant Flipper par l’une de ses nageoires. Maman n’est pas réveillée, sous le poids de sa tête la pile de linge s’est légèrement affaissée. Léo ne voit pas son visage. Il arrive à sa hauteur, et c’est sans hésiter cette fois qu’il commence à la secouer. Il a des gestes calmes et murmure doucement. Mais Maman ne bouge pas. Croyant à une mauvaise blague, Léo ne prend plus de précautions. Il secoue Maman de plus en plus fort. Bientôt il hurle d’une voix suraiguë, pleine de terreur. Non, Maman ne se réveille pas.


La fin de May :


On sonne à la porte. Léo va ouvrir. C'est Samy. Il porte un pantalon noir tout neuf, une belle chemise à carreaux bleue. Ses cheveux sont  coupés et sa mèche d'ordinaire rebelle, est bien lissée avec du gel. Samy l’invite à venir goûter chez lui. C'est la fin du Ramadan. Ils iront ensuite jouer dehors. Ce que Léo remarque le plus, c'est que Samy tient dans ses mains un ballon de foot. Le ballon de la Ligue 1 qu’ils reluquaient depuis plusieurs semaines chez Décathlon, le magasin de sport qui est à côté de leur école. Léo jette un regard vers le salon. Sa mère dort toujours. Il décroche la clé suspendue à un clou, et referme doucement la porte.
Chez Samy, c'est vraiment la fête. Il y a plein de monde. Ses tantes et oncles sont là. Des enfants courent partout. Sur une grande table sont présentées des pâtisseries de toutes les couleurs : marrons, blanches, vertes, roses. Il y aussi une assiette remplie de bonbons, dont les préférés de Léo : les fraises Tagada. Les poches bien remplies, il suit Samy dans sa chambre. Des jouets sont éparpillés par terre. Certains ne sont même pas déballés.  Léo est surtout intéressé par le ballon de foot. Samy le lui tend gentiment. Léo le prend et le tient serré contre lui. Il est heureux.
Une sirène retentit au loin. La porte de la chambre s'ouvre brusquement. C'est le père de Samy. Il leur demande de partir. Il y a une agitation folle dans le salon. Le feu, il y a le feu dans l'immeuble ! Tout le monde se précipite vers la sortie. L'escalier est plein de fumée. Léo a les yeux qui piquent. Arrivé en bas, il découvre les pompiers qui déroulent de longs tuyaux. Ils ont aussi déployé une grande échelle. L'un d'eux donne des ordres. Il doit être le chef bien qu'il soit le plus petit. Les pompiers s'exécutent. Léo les admire. Ils sont super organisés.
Soudain Léo s'immobilise et lâche le ballon qu'il tient dans les mains : Mince ! Le gâteau ! 

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